Pris de folie, j'ai tout cassé dans la maison.
Je n'avais plus conscience de rien, j'avais mal, c'est tout.
Ce n'est pas juste. Rien n'est juste.
Subitement, je m'effondre. Je commence à pleurer comme une tache.
Les larmes s'échappent de mon corps, à l'image d'une rivière en crue.
Je force pour me reprendre, que ça s'arrête. Mais rien n'y fait.
Alors, je finis par m'abandonner, je pleure comme au premier jour.
Huit années plus tôt.
Jamais, je n'aurais dû te perdre.
Jamais...
Tout allait bien. Mais ...
Subitement, une poussée délirante me submerge. Je vois de drôles de choses, des images agressives, violentes. Je suis paniqué, comme enfermé en moi-même sans échappatoire.
De la lumière, c'est la fenêtre. Je veux sauter...
Mais soudain, le visage de Saafina est apparu.
Elle est là, devant moi. Si réelle.
Je pensais avoir oublié les traits de son visage. Elle semble si vivante. Je suis perdu.
Je l'aimais tellement, je l'aime encore. J'ai senti une défaillance de mon cœur.
Je veux la toucher, je veux qu'elle me parle, qu'elle me dise qu'elle est là pour moi.
Je veux pas qu'elle parte encore.
Mais c'est pas possible, elle est morte il y a huit ans.
On était tout l'un pour l'autre et elle est morte.
Je veux pas être déchiré une deuxième fois.
Saafina !
J'ai marché quatre jours avant de tomber sur cette maison.
Elle est grande, sûrement des riches qui habitaient là.
Je ne me suis pas gêné, j'ai fouillé partout comme un voleur. Dans une chambre, j'ai trouvé une cigarette. Du genre qui fait rire bêtement.
J'ai jamais fumé de ma vie. Mais là, je m'en fous.
Je prends mon temps, je m'installe, relax.
Je veux oublier ... tout oublier.
Un loup !
C'est un loup !
Je n'ai vu qu'une ombre.
Mais, cela a suffi pour que mon corps se refroidisse d'un coup. Mes jambes flanchent. Il faut que je me ressaisisse. Que je me traîne à l'abri.
J'imagine le bestiau. Avec une bouche grande comme un gouffre et des dents surdimensionnées. C'est la bête du Gévaudan, le fossoyeur des plaines.
Je l'entends qui renifle ! il a senti mon odeur. J'ai peur ! j'ai peur !
Et en général, ces choses ne vivent jamais seules.
Là-bas, au-dessus des rayonnages brico ! la lucarne.
Je saute sur une étagère, et m'engouffre dans la petite fenêtre.
Mon sac me gêne un instant, mais je passe.
Maintenant, cours ! cours ! cours !
Je suis entré en courant et je me suis jeté, tel un morfal, sur les vivres. Pas de produits frais évidemment, mais les conserves ne craignaient rien.
Incroyable ! Les machines à froid étaient encore actives. Il y avait toujours de l’électricité.
Peut-être qu’en fin de compte je n’étais pas si seul que ça. Dans d’autres régions, il y avait sûrement des survivants qui tentaient de garder le monde sur ses pieds. J’espère que ce ne sont pas
les mêmes qui l’ont bousillé.
Je pensais faire de cet endroit mon refuge. Après tout, c’est pas le proprio qui va venir revendiquer.
J’étais si occupé à me goinfrer, que je n’ai prêté attention à rien.
C’est au moment où je plongeais ma main dans une boite de cassoulet à la graisse de canard, que j’ai entendu le grognement.
L’imagination permet de combler les vides.
Parmi toutes les idées qui m’ont traversé l’esprit, la plus farfelue est un mélange de rêve et de cauchemar. Le tout est un peu extravagant, je l’avoue.
Mais dans ma situation, on fait peu de cas de l’aspect des choses. L’important étant d’occuper les moments d’angoisse où le silence se fait trop pesant.
Une invasion extra-terrestre, c’est possible ? Non ?
Parce qu’une invasion, ça fait des ennemis parfaitement identifiables. Et pour une fois, l’être humain ne serait pas coupable de génocide. Ça nous changerait !
Mais le cinéma, je le fais dans ma tête.
Je ne sais pas quoi faire de mes cheveux. J’ai l’impression qu’ils poussent plus vite qu’avant. Mais ce n’est peut-être qu’une impression.
Je me demandais si je devais garder la coupe afro, style 70.
Mais d’un point de vue purement pratique, je crois que les locks sont vraiment adaptées.
En plus, ça me file une classe de Seigneur. ’’Kingston serait fière de son fils’’.
Je n’ai pas pleuré depuis hier… je m’adapte.
J’ai repensé aux copains.
Je me demande où ils sont. Ce qu’ils font.
Sont-ils encore en vie ? ont-ils réussi à fuir ? Peut-être qu’ils savent ce qui s’est passé ?
J’ai pensé que si je les retrouvais, je m’en sortirais.
Je les ai cherchés pendant quelques jours, et puis je me suis calmé.
Maintenant, j’ai peur de trouver des cadavres.
Les jours se suivent, et les cauchemars ne me laissent pas dormir.
Le diable est parmi nous, c’est ce qu’ils disent.
Il trône sur un monde exsangue et nous regarde avec des yeux effrayants.
Je me recroqueville pour mieux me cacher de cette menace.
Je me sens comme un insecte, entouré de papiers tue-mouche.
J’aimerais ne plus dormir.
J’ai peur de tout.
Je ne vais pas dans les villes. Je me trompe peut-être, mais j’ai l’impression qu’il y a des choses dans les rues. Et cela m’effraie.
Alors, je reste dans les herbes hautes. Hier, j’ai dormi dans un tronc d’arbre mort. Il y avait le cadavre d’un rat près de moi, je n’ai pas osé le toucher. Sa puanteur m’a empoisonné toute la nuit.
Et si jamais, il était radioactif ? Après tout, on ne sait pas ce qui s’est passé.
Ce matin je me suis réveillé. Et le monde était comme ça.
Je ne sais rien de ce qui est arrivé.
Mais parmi toutes ces interrogations, une seule m’obsède à me rendre fou.
Suis-je seul ?